Le sacre du roi

Pendant plus de mille ans la France eut à sa tête un roi sacré.

Le premier qui a porté en France un titre royal est Clovis : rex Francorum, roi des Francs. Quand l’Empire d’Occident se désagrège, Clovis s’impose par la force des armes et par sa conversion au christianisme. Son baptême dans la cathédrale de Reims par l’évêque saint Remi, vers l’an 500, peut à juste titre être considéré comme un acte fondateur. Clovis et ses fils redonnent à la Gaule son unité politique et religieuse.

Le sacre apparaît en 751 quand le puissant maire du palais Pépin le Bref, placé sur le trône par l’assemblée des grands, remplace Childéric III, le terne descendant de Clovis. Ce choix par l’élite doit être confirmé par une élection divine, selon un modèle biblique. Quand les Hébreux vont trouver Samuel pour avoir un roi, le prophète se tourne vers Dieu qui lui désigne son élu. Samuel renverse une corde d’huile sur sa tête. Par l’onction, le roi reçoit une grâce spéciale et une protection particulière.

C’est le petit-fils de Pépin, Louis le Pieux, qui le premier, en 816, choisit Reims pour y être sacré en mémoire du baptême de Clovis dont il porte le nom (C-lovis/Louis). Progressivement ses successeurs suivent son exemple pour manifester la continuité de la royauté sur les pas du fondateur. Trente-trois rois ont été sacrés à Reims jusqu’en 1825. Louis XV, le 25 octobre 1722 est l’antépénultième.

 

Pour revivre le sacre de Louis XV, dont nous célébrons le tricentenaire, nous disposons d’une publication exceptionnelle, un grand ouvrage in-folio, format atlas, comprenant trente planches de costumes et neuf grands tableaux en double page dessinés par Pierre Dullin (1669 – 1748) et gravés par les meilleurs spécialistes. Chaque scène est représentée dans une perspective monumentale. Après neuf ans de travail, le volume a été offert au roi le 24 décembre 1731.

Ce livre toutefois ne permet pas de voir toutes les étapes du rituel. Il a paru opportun de le compléter par des miniatures de l’ordo du sacre de Charles V, réalisé en 1365 quelques mois après la cérémonie dans la cathédrale de Reims. Le cadre architectural et simplifié, mais les gestes, les costumes et les insignes sont d’une grande fidélité au texte qui les accompagne, donnant en caractères noirs ce qu’il faut dire (les paroles prononcées par le roi et par l’archevêque) et en rouge ce qu’il faut faire (la rubrique). Fixé au XIIIe – XIVe siècle, le sacre du roi de France est resté quasiment immuable jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, image de la continuité manifestée de génération en génération à l’endroit même du baptême de Clovis.

Lever du roi

Attestée depuis le sacre de Charles V en 1364, une procession, à la pointe du jour, partait de la cathédrale pour aller quérir le roi dans sa chambre, au palais du Tau jouxtant la grande église. Elle était conduite par les évêques de Laon et de Beauvais, pairs de France, accompagnés de clercs avec croix, cierges et encensoirs. Le roi était à demi-allongé sur un lit de parade et les prélats le soulevaient par les aisselles pour le relever. Ce rite illustre la théorie des « deux corps du roi ». Dans la pensée savante des juristes, la chaîne charnelle des monarques incarnait le « corps moral » du roi, qui ne meurt jamais. Le « corps naturel » de chaque successeur prenait sans discontinuité la place du corps de son prédécesseur, comme si le gisant se relevait. Il suffit de voir à Saint-Denis les gisants des rois, les yeux ouverts, revêtus de leurs insignes et de vêtements dont les plis tombent droit comme s’ils étaient debout, pour comprendre la force de cette image.

Charles IX en 1561, inaugura le rite du roi dormant, officiellement et symboliquement réveillé à une vie nouvelle. Le dialogue se précisa à partir de Louis XIII.

 Le 25 octobre 1722, vers sept heures du matin, le grand chantre frappa de son bâton d’argent à la porte close. « Que voulez-vous ? » répondit, de l’intérieur de la chambre, la voix du grand chambellan, le prince de Turenne. « Le roi » dit l’évêque de Laon. « Le roi dort ». Nouveau coup frappé, même réponse. À la troisième fois l’évêque de Laon répondit « Nous demandons Louis XV que Dieu nous a donné pour roi ». À l’instant la porte s’ouvrit et les évêques, suivis des chanoines et précédés d’un enfant de chœur portant un bénitier, entrèrent dans la chambre et levèrent le roi qu’ils avaient appelé par son nom. Il était vêtu d’une camisole de satin cramoisi et d’une longue robe de toile d’argent, coiffé d’une toque de velours noir garnie d’un cordon de diamants, d’une plume et d’une aigrette blanche. Auprès de lui se tenaient les grands officiers de sa Maison, les capitaines des gardes, le chancelier, le connétable et autres dignitaires prêts pour le cortège.

Le roi allant à l’église

En 1722 le cortège quitta le palais du Tau pour la cathédrale en empruntant un passage en plan incliné orné de tentures et couvert d’un tapis fleurdelisé. Le peintre a supprimé la clôture du premier plan pour mieux laisser voir l’ordre de marche : les Cent- Suisses de la Garde, les hautbois, tambours et trompettes, les hérauts d’armes, quatre chevaliers du Saint-Esprit, le connétable, le jeune roi encadré par les évêques de Laon et de Beauvais et par sa garde écossaise, etc.

 Au chant du psaume 20 (Seigneur, le roi se réjouit de ta puissance et combien ton secours lui cause d’allégresse…) le cortège arriva à la cathédrale où l’archevêque présenta au roi l’eau bénite et l’invita à prendre place sur un fauteuil devant l’autel.

 Le grand chantre entonna le Veni Creator, chanté par les chanoines : Viens Esprit créateur, visiter les âmes de tes fidèles… On te nomme le conseiller, le don du Dieu très Haut, source vive, flamme, charité et onction de la grâce.

L’arrivée de la sainte Ampoule

Une légende répandue à partir du IXe siècle rapporte que le jour du baptême de Clovis une colombe plus blanche neige apporta dans son bec à l’évêque de Reims une fiole remplie de saint chrême.

Cette petite ampoule (4,2 cm de haut) était conservée au sein de l’église abbatiale Saint-Remi, dans le tombeau du saint, sans doute parce que c’est là qu’on l’avait trouvée, ampoule d’aromates accompagnant le corps embaumé de l’apôtre des Francs. Comme elle a été brisée le 7 octobre 1793, il n’est plus possible d’en faire l’analyse, même si quelques fragments ont été sauvés. Toujours est-il que lorsque le sacre était célébré dans la cathédrale cette sainte Ampoule était amenée, sous bonne escorte, de Saint-Remi à Notre-Dame. L’abbé la remettait à l’archevêque, qui promettait de la lui rendre… Ainsi chaque souverain pouvait se prévaloir d’être oint, même à dose infime, de la même huile sainte que le fondateur du royaume des Francs et que tous ses prédécesseurs. La sainte Ampoule signifiait la continuité et la légitimité, tout en valorisant le roi par son origine miraculeuse. Elle renforçait sa sacralité tout en lui donnant la grâce d’être un thaumaturge capable de guérir les malades éprouvés par les écrouelles.

Promesse et serment

Depuis l’époque carolingienne le roi, interrogé par l’archevêque avant que ne commencent les rites de son sacre, promettait de maintenir les privilèges canoniques des églises, de garantir la loi et la justice qui leur étaient dues et d’assurer leur défense. Cet engagement préalable, à valeur contractuelle, est devenu une formalité.

Venaient ensuite trois serments, prêtés la main sur l’Évangile, qu’on peut résumer par ces trois mots : paix, justice, miséricorde, engageant le roi chrétien à régner selon les aspirations de l’Eglise. Ce serment s’est enrichi après le quatrième concile du Latran (1215) d’une clause impliquant de chasser les hérétiques du royaume.

En 1654 Louis XIV jura de respecter les statuts de l’ordre du Saint-Esprit, fondé en 1578, dont il était le grand maître. Louis XV l’imita en y ajoutant le serment relatif à l’ordre de Saint-Louis créé en 1693. Enfin il jura de n’accorder aucune grâce ou abolition à ceux qui se trouveraient prévenus de crimes de duels. Déjà combattus par Richelieu, les duels décimaient la noblesse mais surtout, par une forme de règlements de comptes privés, défiaient l’autorité royale, ignorant sa justice.

Le roi dépouillé de ses vêtements.

Pour se préparer à recevoir les onctions, le roi devait abandonner une partie de ses vêtements et ne garder qu’une tunique (rouge) et une chemise dans lesquelles étaient pratiquées des ouvertures, fermées par des lacets, correspondant aux endroits du corps qui devaient être marqués du saint chrême. Le Traité du sacre, composé par le religieux carme Jean Golein pour le roi Charles V et sous son inspiration, commente ainsi la scène : « Quand le roi se dépouille, c’est signifiance qu’il abandonne l’état mondain de par-devant pour prendre celui de la religion royale ». Comprenons qu’il se séparait alors du monde commun des mortels, comme le fait un moine qui entre en religion en prenant l’habit de son ordre. Il allait devenir un autre homme.

Ce rite de passage devait le transformer de roi par hérédité en roi par consécration religieuse, dès lors revêtu d’habits et doté d’insignes spécifiques.

L’archevêque récitait une oraison le replaçant dans la lignée biblique des rois sacrés de l’Ancien Testament, David et Salomon. « Inonde-le de la rosée de ta sagesse ».

La remise des éperons.

La remise des éperons et de l’épée est apparue vraisemblablement au sacre de Philippe Auguste, en 1179, dans un contexte d’exaltation des valeurs chevaleresques. De longues oraisons appelaient la bénédiction de Dieu, gouverneur de l’empire et soutien du royaume : « Sois pour lui la cuirasse contre les rangs ennemis, le casque contre les périls, l’endurance dans les succès, le bouclier qui protège éternellement ».

Le grand chambellan mettait au roi les chausses (bottines) fleurdelisées puis le duc de Bourgogne fixait les éperons d’or du chevalier par excellence qu’était le roi. Il les retirait aussitôt puisqu’il n’était pas temps de chevaucher.

Au sacre de Louis XV le prince de Turenne et le duc d’Orléans, Régent de France, ont été chargés de ces fonctions.

La remise de l’épée

Posée sur l’autel, l’épée était bénie par l’archevêque « afin qu’elle puisse assurer la défense et la protection des églises, des veuves, des orphelins et de tous les serviteurs de Dieu contre la rage des païens ».

Il y avait alors un véritable ballet riche de significations : le prélat ceignait le roi de son baudrier, le lui enlevait, sortait l’épée du fourreau et la rendait au roi, qui la recevait les genoux fléchis puis en faisait hommage à Dieu en la posant sur l’autel. L’archevêque la rendait alors au roi, qui la transmettait enfin au sénéchal. Celui-ci devait la garder nue et pointe en l’air pendant toute la cérémonie, jusqu’au retour au palais du Tau.

L’épée sanctifiée signifiait la mission confiée au roi : la défense de l’Eglise et du royaume, la lutte contre l’injustice, la protection des faibles. Elle était comme un axe reliant le pouvoir terrestre à la source céleste de toute autorité légitime : « Reçois cette épée qui t’est donnée avec la bénédiction de Dieu… par laquelle… tu puisses garder le royaume qui t’est confié… avec l’aide du triomphateur invincible, notre Seigneur Jésus-Christ ».

Le roi prosterné devant l’autel

Le rite essentiel de l’onction était précédé de prières pour la santé du corps du monarque, la prospérité du royaume, l’abondance de blé, de vin et d’huile (image biblique de l’opulence des récoltes), prières pour que lui soit données une postérité et une longue vie avant son admission au royaume éternel.

L’archevêque préparait l’onction en mélangeant soigneusement du saint chrême frais – consacré le Jeudi saint précédent – avec quelques parcelles du baume desséché contenu dans la sainte Ampoule.

Commençait alors, comme dans toute ordination, le chant des litanies, que le roi et l’archevêque écoutaient prosternés au pied de l’autel, en signe de prière instante et d’abandon à la grâce de Dieu par l’intercession des saints. À la fin, tandis que le roi restait face contre terre, l’archevêque se relevait pour conclure la supplication en demandant pour lui l’esprit de sagesse, de justice et de paix, la fidélité à la foi, la victoire sur ses ennemis, etc.

La cérémonie des onctions

Le roi, qui ne pouvait se dévêtir davantage, portait une tunique spécialement dotée d’ouvertures munies de lacets aux endroits des onctions. Celles-ci en effet étaient multiples : sur la tête, sur la poitrine, entre les épaules, sur chaque épaule et aux jointures des bras : « Par cette onction d’huile sanctifiée, je te fais roi, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ».

 Il y avait dans cette démultiplication une volonté très nette d’investir tous les sièges vitaux de la force d’en-haut et la faire pénétrer jusqu’au cœur. Jadis, nous dit la Bible, le prophète avait renversé sur la tête de David la corne d’huile qui coulait sur ses épaules, son dos, sa poitrine et ses bras ; c’était la même prise de possession de tout l’homme par l’Esprit de Dieu. Le roi s’agenouillait, les mains jointes. Par le saint chrême, de surcroît miraculeux, il devenait un intermédiaire entre Dieu et son peuple. Porter la main sur lui était dès lors considéré comme un grave sacrilège.

Le couronnement

Le chambellan revêtait le roi de la tunique, de la dalmatique et du manteau bleus fleurdelisés. Deux dernières onctions étaient faites sur ses mains, aussitôt revêtues de gants. L’archevêque lui mettait un anneau à la main droite puis procédait à la remise du sceptre et de la main de justice, « pour encourager les bons et corriger les mauvais, diriger les justes sur la voie droite, rabaisser les orgueilleux et relever les humbles ».

Enfin il lui posait la couronne sur la tête : « Que Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice, d’honneur et des œuvres de vaillance, afin que par l’office de notre bénédiction, avec une foi droite et les multiples fruits des bonnes œuvres, tu parviennes à la couronne du royaume éternel ».

De part et d’autre du roi se tenaient les douze pairs de France, ecclésiastiques et laïques. À l’origine (au XIIe siècle) il s’agissait des titulaires des principaux fiefs du royaume ; à la fin de l’Ancien Régime les princes du sang avaient succédé aux grands barons du Moyen Âge. Par un rite très expressif, les pairs soutenaient ensemble la couronne au-dessus de la tête du roi, comme les « arcs-boutants du trône », après que l’archevêque, le premier d’entre eux, eût imposé seul, au nom de Dieu, cet insigne de la royauté.

Le roi mené au trône

Après les onctions et la remise des insignes suivaient encore de multiples oraisons et bénédictions avant l’intronisation, c’est-à-dire l’installation solennelle sur le trône surélevé dominant le jubé de la cathédrale. Le roi était sur sa « montagne sainte », entre ciel et terre, comme il convenait un être sacré : « Que le médiateur de Dieu et des hommes fasse de toi le médiateur du clergé et du peuple » lui disait l’archevêque avant de le faire asseoir puis de l’embrasser. « Vivat rex in aeternum » ! « Vive le roi éternellement » ! Il entonnait le Te Deum. Les autres pairs venaient à leur tour lui donner le baiser de paix et de fidélité et répéter la tripe acclamation Vivat rex, reprise ensuite par l’assistance, au son des cloches, des trompettes, tambours et hautbois, tandis que des oiseaux étaient lâchés sous les voûtes, images des prisonniers libérés pour la circonstance (Louis XV en gracia un peu moins de 600). Pour preuve de sa magnificence, le roi faisait lancer à la foule des médailles d’argent à son effigie.

La cérémonie des offrandes.

La cérémonie ne s’arrêtait pas à l’intronisation, il y avait encore la grand-messe, que le roi suivait depuis son trône. Au moment de l’offertoire, il en descendait pour aller porter à l’autel le pain et le vin du sacrifice eucharistique (remplacé par un pain d’or et un pain d’argent après que se fut répondu l’usage des hosties), en mémoire de l’offrande de pain et de vin faite par le roi-prêtre Melchisédec, représentée au revers de la façade de la cathédrale et citée dans le canon de la messe. Il offrait aussi 13 pièces d’or, symbolisant sans doute son mariage avec son peuple, par analogie avec les 13 pièces offertes par l’époux à l’épouse le jour des noces.

La gravure du sacre de Louis XV montre la préparation du cortège des offrandes, portées par quatre chevaliers du Saint-Esprit ; le roi n’est pas encore descendu du trône. La miniature du sacre de Charles V montre l’arrivée : le roi s’agenouille pour baiser l’anneau de l’archevêque.

La communion du roi

Le roi quittait une deuxième fois son trône et, toujours accompagné du sénéchal portant l’épée, déposait sa couronne pour recevoir des mains de l’archevêque la communion sous les deux espèces du pain et du vin. Ce fut longtemps l’usage pour tous les fidèles, mais progressivement à partir du XIIe siècle et définitivement à partir du XVe, les laïcs furent amenés à ne recevoir que l’hostie, le prêtre seul communiant au calice. L’aspect pratique et le respect pour la présence réelle incitaient à se garder de tout risque en distribuant le vin consacré.

La communion du roi sous les deux espèces n’était pas vraiment un privilège mais la survie de la pratique ancienne figée dans le rituel du sacre. Toutefois à l’époque moderne on y vit un signe supplémentaire de sacralité, parce que le roi, seul laïc dans ce cas, accédait au calice comme un prêtre.

Le calice du sacre (réalisé vers 1200) a échappé aux destructions révolutionnaires et fait toujours partie du trésor de la cathédrale, exposé au palais du Tau.

Le sacre de la reine

Depuis le milieu du IXe siècle la reine de France a bénéficié elle aussi d’un sacre. Comme le roi était en général sacré très jeune, du vivant de son père (jusqu’à Philippe Auguste en 1179), cette cérémonie était célébrée après son mariage, qui pouvait se dérouler selon les circonstances à Paris ou ailleurs. Il a fallu attendre les XIIIe et XIVe siècles pour voir dans la cathédrale de Reims quelques cérémonies doubles. Charles V et Jeanne de Bourbon en 1364 y ont été le dernier couple. La reine a été ensuite sacrée à Paris, dans la Sainte-Chapelle du palais, puis à Saint Denis. La dernière fut Marie de Médicis.

 Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, certes sacrés très jeunes, ont omis ensuite d’associer leurs épouses à leur sacralité. Louis XVI a confiné Marie-Antoinette dans un rôle de spectatrice?

La reine ne recevait que deux onctions, sur la tête et sur la poitrine, ce qui explique le voile tenu par deux dames pour ménager sa pudeur. Les prières insistaient sur les vertus de la reine et sur sa fécondité, car on attendait d’elle, évidemment, les enfants qui assureraient la continuité de la lignée. L’huile sainte utilisée n’était pas enrichie avec un prélèvement de la sainte Ampoule, ce qui explique que le sacre pouvait avoir lieu ailleurs qu’à Reims.

Le couronnement de la reine

Le sacre de la reine procédait de celui du roi, mais celle-ci apparaissait à un moindre degré de sacralité dans ses insignes. Au Moyen Âge elle ne portait pas de manteau bleu fleurdelisé ; associé à la dimension sacerdotale de la royauté, il rappelait le manteau du grand prêtre d’Israël. Comme son mari elle recevait un anneau, signe de fidélité, un sceptre plus petit et à la place de la main de justice un court bâton qui, pour Jeanne de Bourbon, était orné d’une rose. Sa couronne, connue à partir du XIIIe siècle, était semblable à celle du roi par la forme et la nature des pierres qui l’ornaient, mais elle était plus légère (2,5 kg contre plus de 4 kg d’or…). Comme la couronne du roi disparut en 1590 dans les troubles de la fin des Guerres de Religion, c’est celle de la reine qui servit aux derniers souverains, dont Louis XV.

Ce sont des « barons » et non les pairs de France qui soutenait la couronne de la reine après qu’elle l’eût reçue l’archevêque.

Elle prenait place ensuite sur un trône légèrement plus bas que celui de son époux. Tous deux participaient de la même façon aux rites de la messe, cérémonie des offrandes et communion sous les deux espèces, du moins jusqu’au XVe siècle.

Le festin royal

Il n’y a pas de fête sans festin et, après la longue cérémonie qui occupait toute la matinée, il fallait passer à table, dans la grande salle du palais épiscopal où le roi prenait son gîte. Ce repas officiel était codifié et au fil des temps le nombre de convives a été considérablement restreint pour magnifier la présence du roi, paré de ses insignes, seul à sa table devant la cheminée, les douze pairs de France se plaçant à sa droite et à sa gauche. Le symbolisme est évident. Le roi sacré tenait la place du Christ entre ses douze apôtres pour un repas – une Cène- dont le caractère paraliturgique était souligné par les costumes des participants ; les évêques avaient gardé chape et mitre en sortant de la cathédrale. Par ailleurs ces douze pairs, grands vassaux, soutiens de la couronne, partageaient le pain et le vin avec leur suzerain. Même si la table n’était pas ronde – cela aurait été contraire à tout le contenu idéologique du sacre distinguant le roi du commun des mortels – il y avait aussi la dimension féodale d’un repas de chevaliers.

Dès lors les dames n’avaient pas leur place et étaient invitées à être spectatrices depuis une tribune.